vendredi 18 octobre 2019

La Réserve naturelle présentée par ses deux agents terrain


L’archipel Crozet fait partie, avec les îles Kerguelen et les îles St Paul et Amsterdam, de la Réserve naturelle des Terres australes françaises dont le treizième anniversaire a été fêté le 6 octobre dernier.
Créée en 2006 afin de protéger le patrimoine naturel exceptionnel des terres australes sur du long terme, son périmètre marin a été étendu en 2016 : la zone terrestre de la réserve couvre aujourd’hui plus de 7 600 km2 et la zone marine, plus de 670 000 km2. C’est la plus grand réserve naturelle de France.
Pierre et Naïs devant le bureau de la Réserve

Son récent anniversaire est l’occasion pour nous de revenir avec les deux agents de la Réserve, Pierre (Chargé des activités Flore et habitats) et Naïs (Chargée des activités en lien avec les mammifères introduits et les suivis ornithologiques) sur les actions mises en œuvre sur l’île de la Possession dans le cadre du plan de gestion de la Réserve.
Tous deux travaillent en partenariat avec les agents de l’Institut polaire français Paul Emile Victor (IPEV) menant des activités de recherche sur l’île. Ils vont nous en dire plus sur ce qui les a amenés dans les îles australes et leurs activités à Crozet. 
 
Qu’est-ce qui vous a amenés à souhaiter partir dans les terres australes pour la Réserve ?

Pierre : Mon arrivée sur Crozet est un peu le fruit du hasard : dans le cadre de mes études d’Ingénieur en agronomie avec une spécialisation en biodiversité sur la thématique des espèces exotiques envahissantes, j’ai effectué mon stage de 6 mois au siège des TAAF à La Réunion. A l’issue de celui-ci, les TAAF m’ont proposé d’hiverner à Crozet, j’étais très heureux car c’était le district qui me plaisait le plus, de par sa taille et le type de végétation présent ici. 

Naïs : C’est l’orientation de mes études qui m’a amenée à m’intéresser aux Terres australes. Pour mon Master 2 en Biodiversité des Écosystèmes Tropicaux effectué à La Réunion, j’ai travaillé sur la conservation des oiseaux marins dans les milieux insulaires. Les TAAF sont bien connues à La Réunion et la plupart des enseignants-chercheurs de mon Master étaient des anciens hivernants, nos travaux appliqués étaient donc pour beaucoup inspirés de cas des îles d’Amsterdam, Crozet et Kerguelen. Très intéressée par le travail de conservation des oiseaux et motivée par l’aventure humaine que représente un an d’hivernage, j’ai postulé pour partir dans les TAAF.

Quelles sont vos activités au quotidien ?

Pierre : Mes activités changent beaucoup entre l’hiver et l’été !
Un coussin d'Azorelle, une plante native de l'île de la Possession
En été, je travaille principalement sur l’amélioration de la connaissance de la flore de l’île, les espèces natives (17) et les espèces introduites par l’homme au fur et à mesure de notre présence ici (une soixantaine). Je pars alors sur le terrain pour procéder à des inventaires via un maillage de l’île sur des carrés de 500 mètres sur 500 où l’on inventorie toutes les espèces rencontrées. C’est un travail qui a débuté en 2011 et qui se terminera l’année prochaine. J’ai également, autour de la base Alfred Faure, des activités d’éradication des plantes introduites par des méthodes d’arrachage, de bâchage ou de brûlage afin d’essayer de limiter au maximum leur expansion. 

Remplacement de piquets sur un transit
Inventaire flore d'une maille
En hiver, de mai à septembre, je suis surtout occupé par l’ aménagement des ''transits'' de l’île pour essayer de limiter au maximum l’impact de notre passage sur la végétation. On installe et entretient alors des caillebotis pour marcher dessus à certains endroits plus sensibles et des piquets pour définir les chemins. 
Enfin, avec Naïs, nous sommes chargés de la sensibilisation aux questions environnementales auprès des visiteurs et des autres hivernants afin de leur faire connaître les enjeux de conservation du territoire. On les accompagne également dans la prise en compte de l’impact sur la biodiversité des activités afin de prévenir au mieux celui-ci. Cela passe aussi par le suivi des consignes de biosécurité.
 
Un transit vers la Marre aux éléphants
Naïs : Il n’y a pas vraiment de journée type à Crozet, on est très dépendants des saisons et de la météo ! Et également de la phénologie des espèces pour moi. Je passe beaucoup de temps en dehors de la base sur les différents sites où il y a des cabanes (qui permettent de séjourner hors de la base).
C’est la première année qu’il y a un responsable ornitho/mammifères introduits à Crozet pour la Réserve. L’un des objectifs de mon poste est d’acquérir des connaissances sur le rat noir, seul mammifère introduit sur l’île de la Possession, en vue de son éradication à venir en raison de son impact sur les populations d’oiseaux marins. Je fais notamment de la capture de rats qui sont alors bagués avant d’être relâchés puis recapturés pour analyser sa densité sur différents sites.
L’autre gros volet de mon travail est l’ornithologie : j’assure le suivi d’espèces non étudiées par l’IPEV, telles que le pétrel plongeur de Géorgie et le canard d’Eaton afin de connaître leur nombre et leur répartition sur l’île. Je suis aussi la reproduction des cormorans, sternes, manchots papous et gorfous macaronis : je vais alors auprès des colonies réparties sur l’île pour compter le nombre d’individus en train de couver des œufs ou poussins afin d’estimer leur succès de reproduction et suivre toute mortalité anormale. Enfin, je suis chargée de travailler sur la limitation de la pollution lumineuse pour éviter les échouages d’oiseaux marins qui s’orientent par la lune et sont gênés par les lumières artificielles.

 
Un couple de cormorans et son comptage aux jumelles


Votre plus beau souvenir professionnel durant cet hivernage ?

Pierre : J’ai eu la chance avec le Protocole Atlas de pouvoir aller dans des zones en dehors des transits définis. C’est rare car ce sont des zones préservées, ayant été très peu fréquentées, mais cela permet d’étudier la répartition des plantes sur toute l’île. J’ai ainsi pu bivouaquer, avec deux autres ''manipeurs'', dans le Cirque aux mille couleurs. C’est un endroit magnifique avec deux cascades qui se déversent dans une rivière.

Naïs : C'est quand je suis arrivée pour la première fois sur le site du Jardin Japonais près de la cabane de Pointe Basse après 7h de marche depuis la base. Quand on descend de la cabane vers cet endroit, on réalise vraiment que l’on vit au milieu d'une nature totalement sauvage. Au-dessus passent les Grands Albatros, les Pétrels Géants, on traverse la grande manchotière de manchots royaux, on entend les otaries et les éléphants de mers qui sont dans les petits étangs au milieu d'une végétation verdoyante, les cris des albatros fuligineux... C’est un lieu qui donne des frissons ! 

Le site de Jardin Japonais au Nord-Ouest de l'île

A deux mois de la fin de votre hivernage qui aura duré quatorze mois, quelles conclusions tirez-vous de ces activités ?

Pierre : Sans hésiter, de manière générale, la meilleure prise en compte des thématiques environnementales depuis la création de la réserve ! Je pense à l’aménagement des transits qui a cadré les déplacements sur l’île, aux démantèlements de cabanes qui ont réduit l’impact humain, aux mesures de prévention mises en place pour limiter l’introduction d’espèces exotiques, à la création de zones de protection intégrales. 

Naïs : Je tire un bilan très positif des nouvelles activités de suivi de la faune qui ont été mises en place cette année. Je pense en effet essentiel qu’il y ait un travail effectué sur les mammifères introduits, afin de réduire rapidement leur impact sur la faune et la flore natives, et sur certaines espèces d’oiseaux qui n’étaient pas suivies jusqu’à récemment et donc mal connues. En plus de permettre la conservation des espèces à long terme, ces suivis nous donnent des informations sur les impacts des changements globaux. Enfin, en complément des actions de conservation, les activités de biosécurité ont tout leur sens !


  Photos de Naïs Avargues et Pierre Agnola.
Merci à eux de s'être prêtés à l'exercice de l'interview!

jeudi 19 septembre 2019

De nouveaux venus sur l'île de la Possession

L'île de la Possession a vu arriver de nouvelles têtes en ce mois de septembre!


Photo de Florent Lacoste
Trois léopards des mer, tout d'abord, ont été observés récemment sur l'île.
Le 6, un premier a été vu sur la plage de la Baie américaine, au Nord-Est de l'île. Deux jours plus tard, un second léopard des mers, blessé au flanc, est arrivé en Baie du Marin avant de partir en Baie américaine. Enfin, il y a quelques jours, un troisième léopard s'est montré en Baie du Marin où il est resté deux jours auprès de la manchotière et des éléphants de mer peuplant cette baie. 


Photo de Florent Lacoste

Le léopard des mers est un prédateur solitaire pouvant mesurer 4 mètres pour les femelles et 3 mètres pour les mâles. Ceux venus à Crozet mesuraient environ 2 mètres et étaient de jeunes léopards. Durant l'hiver austral, les léopards restent plutôt à proximité de la banquise mais certains jeunes remontent en effet dans les iles subantarctiques.

Photo de Florent Lacoste
Il est reconnaissable à sa tête imposante et massive ainsi qu'à ses tâches sur le cou et les flancs. Réputé pour son agilité sous l'eau, il se nourrit de jeunes phoques, de manchots et même de krill (le krill est le nom donné au grand essaim de petites crevettes en eau froide et qui constitue un élément important dans la chaine alimentaire). 

Photo de Florent Lacoste















Photo de Florent Lacoste


Photo de Sandra Avril
La saison des naissances de éléphants de mer a par ailleurs débuté le 11 septembre avec l'arrivée d'un premier né en Baie du Marin! 
Cette naissance a été suivie quelques jours plus tard par celle d'un deuxième bonbon, les bébés éléphants de mer étant ainsi surnommés car les orques en sont friands. 
Les nouveaux nés pèsent en moyenne 40 kg et atteindront à la fin de leur allaitement, dans 3 à 4 semaines, un poids d'environ 120 kg.


Photo de Sandra Avril
Photo de Sandra Avril

lundi 2 septembre 2019

L’inspection des produits frais : « vous ne passerez pas ! »



A chaque venue du Marion Dufresne, une quantité importante de produits frais (fruits, légumes, tubercules, etc.) est livrée sur chacun des districts dont l’île de la Possession. Afin d’éviter l’introduction de nouvelles espèces venues de contrées lointaines, depuis 2010, un contrôle de ces produits frais est systématiquement réalisé.

Pourquoi réaliser ce contrôle ?

Une étude publiée en 2007 par le programme de recherche « Aliens in Antarctica » a mis en évidence le transport de nombreuses espèces exotiques (graines, débris végétaux, invertébrés, bactéries, etc.) via le fret, l’équipement des personnels ainsi que les vivres frais débarquant sur les districts. Et le résultat est sans appel : des centaines de graines d’espèces différentes et des dizaines d’espèces d’invertébrés sont livrées en même temps que les produits frais. Ces espèces exotiques, une fois introduites sur les îles australes, ont des conséquences environnementales dommageables pour les milieux et les espèces natives, présentes sur les îles australes françaises bien avant la venue de l’homme.

Comment le contrôle se passe concrètement ?

Ce sont les agents de la Réserve naturelle (Naïs et Pierre) et l’hivernante scientifique de l'Institut polaire français Paul-Emile Victor affectée au programme 136 (Mathilde), qui ont la charge du protocole. Le lendemain du départ du Marion Dufresne, le dimanche 25 août, le temps d’une matinée, tous les volontaires se sont réunis à côté des frigos contenant les fruits et légumes réceptionnés quelques jours auparavant et d’origines diverses. Par équipe, un contrôle minutieux de chaque produit livré a été réalisé afin de détecter les potentiels invertébrés, graines et autres débris végétaux. Ceux-ci seront envoyés en métropole afin d’être identifiés. Également, les produits abîmés sont mis de côté pour être rapidement utilisés en cuisine ; rien ne se perd sur Crozet, surtout pas les produits frais ! 


 Et cette fois encore, la chasse a été bonne :
  • de nombreuses graines et débris végétaux (racines, feuilles, etc.)
  • un puceron
  • un moucheron
  • des araignées
  • des larves
  • des fourmis
  • et même … un escargot vivant ! Avec plusieurs milliers de kilomètres au compteur, c’est très certainement l’un des plus grands migrateurs de l’histoire des escargots !