mercredi 3 juin 2020

Une fête de la nature informelle

Tous les ans, la fête de la nature est organisée au niveau national au mois de mai et fait l’objet d’une édition sur les districts. Cette année, en raison de la crise sanitaire liée au coronavirus, son édition a été repoussée au mois d’octobre 2020. Néanmoins, afin que les hivernants de la mission 57 puissent tout de même bénéficier de cette journée de sensibilisation au patrimoine naturel, un équivalent de fête de la nature s’est tenu sur le district le samedi 30 mai en attendant l’édition d’octobre prochain pour les hivernants de la prochaine mission.

La fête de la nature a démarré par le visionnage d’un film réalisé par l’équipe organisatrice qui avait interviewé les hivernants sur leur lien avec la nature. Ces derniers avaient ainsi répondu aux questions « Si la nature était… un film ? un livre ? une saveur ? un son ? …; qu’est qui vous marque le plus dans la nature à Crozet ? … ». Les réponses ont été variées, parfois inattendues ou drôles, et ce film permettra aux hivernants de garder un souvenir de cette édition !

Capture du générique de fin du film reprenant
en image les réponses des hivernants sous la
forme du logo de la mission 57.

L’après-midi a été consacré à la (re)découverte, par les participants regroupés en équipes, des activités scientifiques ayant lieu sur l’île. Pour se faire, cinq stands ont été mis en place incluant présentations ludiques et quizz ou autres jeux sur les différentes thématiques. 

Le stand Ornithologie (Prog 109) a invité les participants à s’intéresser aux espèces d’oiseaux présentes sur l’archipel Crozet et aux protocoles ornithologiques déployés sur l’île. En se mettant dans la peau d’un ornithologue, les participants ont pu s’essayer aux différentes mesures biométriques effectuées dans le cadre des protocoles de suivi (mesures du bec, pesée...) et au baguage sur un oiseau … fictif bien sûr! 

Avec le stand Flore et découverte sonore (Réserve naturelle), les participants se sont penchés sur les plantes natives et introduites de l’archipel à travers un jeu de memory pour lequel étaient mis à disposition des herbiers officiels du district. Ils ont ensuite mis en pratique leurs connaissances lors d'un quizz puis ont été initiés à la reconnaissance du chant des oiseaux. 


Pour le stand Invertébrés (Prog 136), il a fallu sortir des bâtiments pour aller chercher, dans un périmètre enneigé de 5m sur 5, des invertébrés cachés dans la végétation. Ceux-ci ont ensuite été analysés au microscope pour tenter d’identifier l’espèce à laquelle ils appartenaient, tâche plus ardue qu’il n’y semble, cela ne tenant parfois qu’à quelques poils de plus sur les pattes ! 


 
Le stand Sciences de la terre (Prog. 133) a présenté les activités du district sur ce thème avec un focus particulier sur la sismologie. Les hivernants ont ainsi appris à retrouver, sur une courbe d’ondes, le point d’origine géographique et l’heure de début d’un séisme à partir de données enregistrées par la station de sismologie de Crozet. 


Enfin, le stand manchologie (Prog. 119 et 137) était consacré à l’apprentissage des mesures effectuées sur les manchots (tarses, bec, ailerons et masse) ainsi qu’à l’étude de leur comportement à travers le visionnage de vidéos prises en Baie du Marin. Les participants se sont également essayés à la reconnaissance aux jumelles de fishtag disséminés devant la base, comme cela se passe pendant les tours de colonies dans la manchotière, avec un côté Où est Charlie ?!




Cette journée ludique s’est conclue par un Burger (végé) quizz (inspiré du jeu Burger Quizz d’Alain Chabat) où les équipes se sont affrontées sur des questions humoristiques liées à l’environnement de Crozet. Merci à ceux qui l'ont organisée et aux participants!


jeudi 28 mai 2020

Et la flore alors? Présentation du protocole ATLAS

Quand on pense Terres australes françaises, on pense bien souvent aux Albatros hurleurs, aux Manchots royaux ou encore aux Eléphants de mer. Mais si l’on regarde plus près du sol, une végétation silencieuse, timide recouvre l’île d’un manteau verdoyant puis brunâtre en fin d’été austral.

Coussin d'Azorelle colonisé par de l'Agrostis
magellanica
Avez-vous déjà entendu parler de l’Azorelle (Azorella selago)? Une plante native des terres subantarctiques qui met deux cents ans pour atteindre un mètre de diamètre, une croissance très lente dans des milieux hostiles soumis aux aléas environnementaux et au stress hydrique. L’Azorelle pousse en coussin, stratégie de croissance qui lui permet de retenir l’eau, de lutter contre l’érosion provoqué par le vent et d’augmenter sa température.
Imaginez-vous sans aucune possibilité de vous déplacer pour aller chercher ce qu’il vous faut pour vous nourrir… L’Azorelle réussi à pousser sur ses parties mortes, optimisant la matière organique disponible.

Le plus connu semble être le Choux de Kerguelen, ce dernier malgré son nom est bien présent à Crozet. Autrefois les marins l’utilisaient pour lutter contre le Scorbut ce qui lui vaut le nom de Pringlea antiscorbutica. Ses propriétés médicinales spécifiques à cette maladie ne sont cependant pas avérées.
Chou de Kerguelen en fructification
Cette espèce est endémique de quelques îles subantarctiques de l’océan Indien Austral : îles Kerguelen, Heard, Crozet et Marion (Lourteig et Cour, 1963). Ce qui veut dire que son aire de répartition est limitée à ces territoires. 
Pringlea antiscorbutica  colonise "des gammes de milieux variés sur différents substrat allant du littoral exposé aux embruns, jusqu’aux zones d’altitude sur sol minéral. A Crozet, on le trouve depuis le niveau de la mer et jusqu’à 750 mètres d’altitude" (Badenhausser, Chambrin, Le bouvier, 2019). 

Milieu colonisé par des graminées introduites
On observe donc une végétation native à croissance lente, peu compétitrice soumise à rude épreuve avec la présence d’espèces introduites, plus compétitrices qui colonisent puis uniformisent et appauvrissent les écosystèmes terrestres austraux.
Pour vous donner une idée, sur l’île de la possession on dénombre 18 espèces natives et 63 espèces introduites (Stratégie de lutte relative aux espèces exotiques végétales des Terres australes françaises 2018-2027, Réserve naturelle des Terres australes Françaises). 

Pour en savoir un peu plus sur la répartition des espèces végétales, qu’elles soient natives ou introduites, et sur les différents habitats de l’île de la Possession, un Atlas de la flore a donc été initié par la Réserve Naturelle des Terres Australes Françaises.

A Crozet, ce protocole standardisé a débuté en 2013 et s’est achevé cette année. Ce programme permet de répondre à l’objectif à long terme du second plan de gestion de la réserve : préserver le bon état écologique des écosystèmes terrestres austraux  en renforçant les connaissances sur les espèces et les écosystèmes dans le périmètre de la réserve.

Mais concrètement qu’est-ce qu’on veut savoir ?
Ce protocole standardisé consiste à inventorier les espèces végétales au sein d’un maillage de 500 mètres sur 500 mètres, couvrant la totalité de l’île, soit 675 mailles. Chaque maille porte un code unique.
Il aura fallu 7 ans de prospection pour couvrir les 150 km2 de l’île.

Pour chaque maille, on effectue un relevé par habitat dominant. Il est donc possible d’effectuer plusieurs relevés au sein d’une même maille. On veille à dresser la liste complète des espèces végétales natives et introduites présentes dans la surface du relevé (souvent un quadra de 10 mètres sur 10 mètres).

Par exemple, la photo ci-dessous nous montre un habitat de fell fiel mésique, que l’on rencontre souvent sur l’île de la Possession.  ''Les complexes de fell field sont des habitats souvent exposés ou l’action du vent et de certaines caractéristiques pédologiques (faible rétention d’eau, faible teneur en matière organique, érosion) limite le développement des plantes vasculaires'' (Huntley, 1971).

Habitat de fell field mésique

Habitat tourbeux humide colonisé par des espèces
natives sur le site de la Grande coulée


Communauté ouverte à Acaena
magellanica, espèce native



Pour se faire, on complète une fiche terrain sur laquelle, en plus du relevé de végétation, figurent les paramètres environnementaux du milieu à savoir la topographie, la surface du sol, la présence ou non de vertébrés, le gradient d’humidité.

La prospection des mailles se fait pendant la floraison, au moment où l’on peut identifier correctement les végétaux, soit pendant l’été austral.

Au sommet du Mascarin, une maille inaccessible
perdue dans le brouillard

Qu’est-ce que cela donne sur le terrain?

 

Sur ces sept années, ce sont 8 campagnard.e.s d’été et hivernant.e.s qui ont inventorié 566 mailles (mailles inaccessibles non incluses):
2013-2014 : Mathilde Fontaine
2014-2015 : Suzanne Liegre
2015-2016 : Pierre Thevenin
2016-2017 : France Mercier & Louise Boulangeat
2017-2018 : Cassandra Delamare
2018-2019 : Pierre Agnola
2019-2020 : Pauline Le Hyaric

Un premier janvier 2020 au Cap Vertical

Ces prospections n’auraient pu se faire sans la présence à leur côté des manipeurs et manipeuses qui affrontent les éléments et marchent des heures de façon à prospecter au mieux les mailles. Merci à celles et ceux qui ont limé leurs bottes et participé à améliorer la connaissance du patrimoine naturel de l’île de la Possession!



Vers la Crête de l'Alouette depuis la Baie américaine

Sur un plateau tourbeux en vallée
de la Hébé

A terme, toutes ces données figureront dans un Atlas floristique. En ayant une lecture plus précise des différents habitats de l’île de la Possession et une connaissance affinée de la répartition des espèces végétales natives et introduites, les agents de la Réserve naturelle et les scientifiques peuvent orienter des mesures de gestion de façon à préserver le caractère sauvage et fonctionnel de ces écosystèmes uniques.

Rédaction et photos: Pauline Le Hyaric (Agent RN)
Merci à elle pour cet article!

Vue sur la pointe des Moines depuis un site isolé très préservé