Il y a quelques temps, j’ai passé trois jours à chercher une paire de lunettes, utilisée pour la dernière fois à l’entrée de la Viecom et devenue introuvable. La base n’est pourtant pas si grande. Après avoir dardé de nombreux regards accusateurs sur l’ensemble des hivernants puis mené une enquête très fouillée, le suspect m’est apparu de manière fulgurante : le pougeon, bien sûr !!
Le "pougeon", de son appellation familière locale inspirée de poule et pigeon, est en réalité le Petit bec-en-fourreau de Crozet (Chionis minor crozettensis). Gros comme un pigeon, avec la démarche et le comportement peu farouche d’une poule, il nous avait réservé un accueil surprenant sur la base : s’affairant autour de nous lors du débarquement des vivres, très curieux, guettant toute occasion de picorer la moindre miette ou subtiliser le moindre objet.
Son bec est surmonté d'un fourreau corné noir ©Rémi.Joly
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En dépit de cette vague ressemblance avec nos pigeons, les becs-en-fourreau sont apparentés aux limicoles et sont les seuls oiseaux natifs des TAAF à ne pas posséder de pattes palmées. Il vit dans des terriers.
Le chionis est cité par Charles M. Goodridge, relatant sa vie de naufragé sur l’île de la Possession durant deux ans au début du 19e siècle dans son ouvrage Naufragés des 40e rugissants : « après avoir bouilli très longtemps, les nageoires (d’éléphant de mer) formaient une sorte de gelée qui, en y ajoutant quelques œufs, quelques pigeons ou un couple de skuas, faisait une très bonne soupe » (sic). Les phoquiers l’appelaient alors « snow bird » ou « paddy ».
On peut voir les chionis essentiellement en Baie du Marin, où ils jouent le rôle de charognards, d’éboueurs et parfois de kleptoparasites, s’interposant entre l’adulte et le poussin de manchot royal au moment du nourrissage. Lors de l’allaitement des éléphants de mer, courant octobre, nous ne les avons quasiment plus observés sur la base… ils étaient en Baie du Marin à guetter une goutte de lait s’échappant de la gueule du bébé éléphant de mer en train de têter ! Ce lait en en effet très nourrissant.
Nous commençons à les apercevoir de nouveau sur la
base, le sevrage des éléphants étant quasiment terminé. Ils courent sur les gouttières,
ou marchent au sol, souvent sur une patte, repliant la seconde contre leur
ventre de manière très discrète. Leur démarche dans le vent, en crabe, est plutôt
comique… Cet oiseau est très attachant !