lundi 15 mai 2017

Orques - la déprédation

A la suite du dernier article, un lecteur nous demandait ce qu'il en est de la population d'orques de Crozet. Je vous propose pour y répondre un lien vers un excellent article sur le sujet, paru sur le blog "le monde philatélique" du monde.fr en 2015 :


"Les orques ont été victimes de la pêche illégale de la légine, dans les années 1995-2002, années durant lesquelles jusqu’à 27 navires braconniers exerçaient dans les parages de Crozet. Mais, du fait de la baisse des stocks disponibles de légines et qu’elles pouvaient se servir en fournissant de moindres efforts (de plongée en particulier), les orques ont commencé à « inter-réagir » pour se servir et intercepter les poissons à la remontée des lignes ! [...]


Le paradoxe, c’est que les orques qui n’interagissent pas avec la pêche ne parviennent pas à se reproduire correctement et leurs taux de reproduction, quasi nul, les condamne à disparaître à moyen terme. Les groupes qui prélèvent des légines sur les lignes ont un taux de reproduction «normal», soit un petit tous les 5 ans. Ces orques sont devenues « pêcherie-dépendantes »."

Orque devant la colonie de manchots papous - Photo : Marine BENOISTE (manchologue mission 53)

Comme on le voit, la déprédation constitue une réelle problématique, tant pour les populations d'orques, qui serait devenues dépendantes à la pêche, que pour les pêcheurs, qui perdent eux-mêmes jusqu'à un tiers de leur lignes (pour un déficit estimé à 60M d'euros sur la période 2003-2012). Presque chaque semaine, nous recevons en même temps que les "avipêches" des palangriers sur zone, qui récapitulent le niveau et la nature de leurs prises, des commentaires sur le niveau de la déprédation : celle-ci atteint parfois des sommets.

Les pêcheurs n'ont généralement pas d'autres solutions que de tenter de mettre le maximum de distance entre eux et les orques, mais ces derniers semblent reconnaître à coup sûr le bruit des moteurs. Et lorsque toutes les secteurs de pêche sont plein, il leur est impossible de quitter le leur. Toutes les techniques utilisées jusqu'à maintenant pour limiter la déprédation se sont en effet avérées globalement infructueuses.

Orques et son petit en BdM - Photo : Marine BENOISTE

Nous recevions d'ailleurs début février derniers deux thésards du CEBC, centre de recherche de Chizé mentionné dans l'article du Monde. Encadrées par C. GUINET, lui-même ancien hivernant à Crozet à la fin des années 80, leurs thèses visent à mieux comprendre ce phénomène ainsi que ses conséquences démographiques et économique.

  • En reprenant les travaux réalisés par Paul Tixier sur les orques de Crozet, analyse des données de pêche, pour savoir si nous pouvons agir sur les pratiques de pêche pour limiter cette fois-ci, la déprédation par les cachalots.
  • Analyses socio-économiques : évaluation des coûts directs de la déprédation et des coûts indirects (temps de pêche, carburant, masse salariale supplémentaires).
  • Analyse démographique (survie, reproduction, taille des populations) avec les données de photo-identification obtenues jusque 2015 et disponibles au CEBC.
  • Analyse de l’évolution du taux d’interaction sur la période de pêche et analyse du réseau social afin de comprendre comment s’est propagé ce comportement de déprédation à l’échelle populationnelle.
  • Analyse des différences intergroupes (orques) ou inter-individus (cachalots) de la distribution spatio-temporelle des interactions pour identifier les zones de pêche à plus forte susceptibilité d’interaction.
  • Le premier objectif visera à expliquer les variations de taux d’interaction observées d’un navire de pêche à l’autre. Certains bateaux aux caractéristiques sensiblement identiques (« sisterships ») subissent des taux de déprédation fortement différents. L’une des voies de recherche est d’essayer de déterminer si ces variations de susceptibilités à la déprédation sont dues aux différences de pratiques de pêche selon les capitaines de pêche (i.e. approche opérationnelle) ou à des caractéristiques  intrinsèques aux navires, tout particulièrement en ce qui concerne les signaux acoustiques générés lors des opérations de pêche. Les signatures acoustiques seront enregistrées lors du filage et du virage par une ligne verticale de 4 hydrophones déployée à partir des palangriers. 
  • Le deuxième objectif sera de déterminer à quelle profondeur et à quel moment les deux espèces interagissent avec les palangres (en fonction des profondeurs de pêche). Pour cela la ligne de 4 hydrophones sera utilisée comme traqueur acoustique, permettant de localiser spatialement chaque son émis par les cétacés, en distance et profondeur par rapport aux hydrophones.

Départ des deux scientifiques sur l'Ile Bourbon réalisé lors d'une escale le 3 février dernier - Photo : Régis GLIERE


Ces derniers ont embarqué entre janvier et mars sur des palangriers pour réaliser leur étude. Entre deux navires, et pour faire quelques réparations sur leur matériel, ils ont débarqué quelques jours sur le district, ce qui nous a permis d'échanger avec eux sur ces problématiques. Des discussions très intéressantes, au cours desquelles ils nous ont expliqué quelques unes de leurs hypothèses de travail.

A noter qu'une partie de ces recherches sont financées par un nouveau programme auquel les armateurs sont partie prenante, dénommé "OrcaDepred", qui a pour but "d'apporter des informations précises sur le processus de déprédation de la légine et de tester des méthodes de pêche susceptibles de supprimer la déprédation tout en restant compatible avec les enjeux de la pêche australe." On suspecte par exemple que les orques pourraient détecter les changements de régime des moteurs des navires lors de la remontée des lignes et l'assimileraient à la nourriture - hypothèse étudiée par la thèse de Gaëtan.

Ce bonbon s'en est tiré juste à temps ! - Photo : Marine BENOISTE




Vous aurez peut-être également noté en suivant les liens que ce comportement spécifique ne se retrouve qu'à Crozet. La déprédation n'est en effet pas un comportement observable chez les orques de Kerguelen. Celle-ci est quasi-exclusivement le fait des cachalots. 

Beaucoup reste à comprendre, donc, dans le comportement de ce mammifère marin. Si un jour sont trouvées des techniques limitant la déprédation, il n'en reste pas moins que sa survie à long terme est une inconnue, entre tueries vraisemblablement pratiquées par les braconniers en-dehors de la ZEE française et dépendance à la pêcherie des orques de Crozet.



4 commentaires:

Isabelle 12558 a dit…

Très intéressant et fort instructif. Merci

Paul Kerrien a dit…

très intéressant. Merci :)

Isabelle 12558 a dit…

L'Antarctique a cette force d'attraction des choses inaccessibles qui appellent l'Homme à s'engager avec passion.

Ainsi ne revient-on jamais le même d'un long séjour sur le continent blanc.

Dans cet univers sans repère, sans odeur, sans couleur autre que le bleu et le blanc, sans bruit autre que celui du vent, dans ce monde d'une infinie pauvreté sensorielle, l'Homme n'a pas d'autre issue que d'apprendre à s'apprivoiser lui-même.

Quand on a oublié qu'il fait froid, que le silence est infini, qu'on s'est défait de l'agitation du monde, quand l'indispensable se réduit à peu de choses, on sent grandir en soi le bonheur de l'harmonie, ce sentiment agréable où en toute sérénité on se sent bien là où on avait rêvé d'être. »


Jean-Louis Etienne

Alexandra Loria a dit…

c'est génial !!!!!!!